Interview d’Alain Juillet : L’intelligence économique exige un outil informatique performant

Dans le cadre de la société de l’information, l’ancien numéro deux des services secrets français a pour mission de sensibiliser administrations et entreprises aux enjeux de l’intelligence économique.

Extrait du Journal du net http://www.01net.com/article/245219.html

A la fois officier dans les services de renseignements (DGSE) et dirigeant de grandes entreprises, le double cursus d’Alain Juillet semble l’avoir naturellement préparé à plancher sur les questions d’intelligence économique. C’est tout l’enjeu de sa mission au sein du Secrétariat général de la Défense nationale (SGDN) : faire en sorte que les sociétés et les administrations françaises se préoccupent plus systématiquement de la manière dont elles peuvent tirer parti des technologies de l’information dans un contexte de guerre économique.

Rejetant l’image de l’espion 007 appliqué aux affaires, Alain Juillet martèle une vérité simple : 90 % des données qui intéressent les entreprises pour leur développement sont librement accessibles. Reste, évidemment, à s’y retrouver dans la masse des informations qui encombrent notre quotidien. Outre la protection contre les attaques émanant de la concurrence, c’est bien dans la collecte et le tri de ces matériaux à valeur ajoutée que les systèmes d’information peuvent faire valoir toute leur utilité. Ce qui suppose naturellement une collaboration étroite de la direction des systèmes d’information (DSI) avec les autres départements de l’entreprise, allant bien au-delà de la seule fourniture de prestations informatiques de base. Histoire de mériter son titre de manager de l’information.

01 Informatique : Soldat de la guerre économique ou stratège ? En quoi consiste exactement votre fonction ?

Alain Juillet : Le décret de création de ma fonction, signé en décembre dernier par le Premier ministre – suite au rapport (*) dont il avait confié la rédaction au député Bernard Carayon -, indique que nous devons identifier tout ce qui se fait déjà dans le domaine de l’intelligence économique au niveau des Administrations et services de l’Etat. Puis nous devons en assurer la coordination et proposer des améliorations chaque fois qu’une faille apparaît dans le dispositif. Le tout doit amener progressivement l’ensemble des entreprises françaises, à découvrir le concept, à le pratiquer, et à se l’approprier.

Disposez-vous de moyens logistiques et juridiques particuliers ?

Notre action s’inscrit dans le cadre d’une politique publique. Nous fonctionnons selon un schéma interministériel en donnant des orientations et en assurant la coordination. C’est donc à chacune des administrations de gérer la part qui la concerne ou qui lui revient. Cela me permet de travailler avec une petite équipe de trois hauts fonctionnaires, qui consultent de nombreux partenaires publics et privés, tout en participant à de nombreuses réunions de pilotage sur des thèmes sélectionnés par nos autorités. Dans nos réflexions, le groupe permanent bénéfice de l’aide de tous les services dont il peut avoir besoin.

Qui sont vos interlocuteurs dans les entreprises ? Et quels services sont le plus naturellement disposés à prendre en charge les questions relatives à l’intelligence économique ?

Selon la définition la plus communément admise, l’intelligence économique est la maîtrise et la protection de l’information stratégique qui donne la possibilité au chef d’entreprise d’optimiser sa décision. C’est un rouage très important du dispositif d’une entreprise moderne. Son responsable doit être proche de la direction pour en connaître les orientations et en rendre compte. Il doit aussi être capable d’identifier et d’utiliser des moyens informatiques performants de veille, d’analyse, ou de protection. Et, enfin, avoir le goût de la recherche et de la prospective. La variété des positionnements possibles rend cette fonction très dépendante de la vision qu’en ont le chef d’entreprise et son comité de direction. Certains assimilent ce poste à un conseiller du directeur général ; d’autres le positionnent à la direction des systèmes d’information ; d’autres, enfin, le placent au côté du marketing, qui ne couvre pourtant qu’un aspect du concept. Il y a quelques années, on le rattachait à la direction de la sécurité. Ce qui a créé une confusion regrettable entre l’espionnage industriel et notre activité. Alors que cela n’a rien à voir.

Quels rôles peuvent jouer les directions des systèmes d’information ?

Elles peuvent jouer un rôle essentiel, car il est impossible de faire de l’intelligence économique efficace sans un outil informatique très performant, capable d’évoluer au gré des progrès techniques. Le Cigref, qui s’implique énormément dans la conceptualisation et la mise en oeuvre de la démarche, l’a parfaitement compris. N’oublions pas que le marché est devenu mondial et que le connaître implique de recueillir et de traiter très rapidement une énorme quantité de données. Ce qui exige l’utilisation de logiciels et de machines capables d’effectuer le tri, de traduire, de faire des synthèses, de l’analyse sémantique ou vocale, etc. Tout cela requiert l’implication réelle et permanente des DSI, mais ne doit pas aboutir à réduire le concept d’intelligence économique à la veille et à l’analyse par des moyens informatiques.

Les entrepreneurs français ont-ils suffisamment pris conscience du caractère stratégique de leur système d’information ? Et des moyens financiers et humains qu’il faut lui consacrer pour assurer sa sécurité et sa fiabilité ?

Aujourd’hui, personne ne nie le rôle essentiel du système d’information dans le bon fonctionnement d’une entreprise. Il suffit de voir ce qui se passe lorsqu’on change de système pour comprendre qu’il est au coeur de l’entreprise. Par ailleurs, l’utilisation croissante des moteurs de recherche aide à recueillir rapidement un grand nombre d’informations utiles pour bâtir une stratégie gagnante. En revanche, on constate que de nombreux chefs d’entreprise n’ont pas totalement intégré les risques d’attaque et de pénétration de leurs systèmes d’information par des opérateurs mal intentionnés, de plus en plus offensifs. En dépit du nombre croissant d’incidents, beaucoup pensent que ces derniers ne peuvent arriver qu’aux autres. Il faut également admettre que la sécurité et la fiabilité sont affaires de spécialistes. Dans ces domaines, la réussite exige la volonté du patron, la connaissance technique de l’expert et la capacité de financement requise. Ces paramètres sont d’autant plus difficiles à conjuguer que le combat est permanent : les attaquants progressant sans cesse, il faut développer en parallèle des barrières efficaces et sécurisées.

Quel est votre calendrier de travail ?

Le Premier ministre nous a demandé d’aller vite, car nous devons combler le retard pris sur d’autres pays, qui ont réagi plus vite et plus fort en termes de politique d’intelligence économique. Par exemple, le Japon ou les Etats-Unis. Nous avons démarré en janvier dernier, et nous espérons recueillir nos premiers résultats concrets en septembre prochain. Depuis le rapport rédigé par Henri Martre en 1994, un gros travail a déjà été réalisé dans la plupart des Administrations et dans les universités. Mais beaucoup de chemin reste encore à faire. Trois années au moins seront nécessaires à l’Etat pour remplir le contrat qu’il s’est fixé : amener la majeure partie des entreprises françaises à utiliser l’intelligence économique en vue d’améliorer leur compétitivité face à la concurrence mondiale.

De quel pouvoir disposez-vous pour mettre en oeuvre, par la suite, vos recommandations ?

Ce ne sont pas mes recommandations, mais celles du groupe permanent pour l’intelligence économique, qui analyse et propose des solutions. Une fois validées par le cabinet du Premier ministre et signées par lui, elles seront mises en oeuvre par chacune des Administrations concernées. Et ce avec notre appui technique, le contrôle étant assuré par un comité de suivi interministériel.

Etes-vous favorable à la désignation d’un monsieur Intelligence économique dans les entreprises et les administrations ?

Bien entendu. Car c’est un signe fort de prise de conscience de l’importance de l’enjeu. De plus, c’est reconnaître la spécificité de cette activité, qui nécessite des spécialistes ayant reçu la formation requise. Car cela ne s’improvise pas. Je constate qu’un certain nombre de ministères et de services, tels les Finances, l’Intérieur, la Défense ou l’Agriculture, qui ont une politique volontariste en matière d’intelligence économique, ont déjà créé ce type de postes à différents niveaux. Quant aux entreprises, il y déjà longtemps que les plus importantes disposent de services d’intelligence économique parfaitement opérationnels. Le problème auquel tous sont confrontés vient de l’évolution rapide du concept et des utilisateurs. En effet, cela oblige à adapter en permanence les structures et à sélectionner des experts capables de s’adapter et se remettre en cause.

D’après vous, la guerre économique passera-t-elle nécessairement par les technologies de l’information ?

L’usage des technologies de l’information est indispensable pour celui qui veut mener la bataille concurrentielle planétaire avec quelques chances de succès. D’autant plus que les meilleurs concurrents européens, américains ou asiatiques les utilisent également. Dans la compétition économique mondiale, il n’y a pas de place pour les faibles, pour ceux qui ont des lacunes. Chez les militaires, la connaissance de la totalité des données sur chaque point du champ de bataille dans les trois dimensions est la clé moderne de la victoire. Pour l’entreprise, c’est la même chose au sein de sa sphère d’activité. Chacun doit comprendre qu’après avoir connu le marché de l’offre pendant des siècles, puis celui de la demande dans la deuxième partie du siècle dernier, nous entrons maintenant dans celui de l’information et de la connaissance. Sa possession devient la garantie du succès, car c’est un avantage concurrentiel majeur tant sur le plan offensif que défensif.

Comment l’appareil d’Etat peut-il accroître l’efficacité des entreprises dans la collecte et le tri de l’information – notamment sur Internet ?

Le rôle de l’Etat n’est pas de se substituer aux sociétés, mais de leur montrer le chemin. De les convaincre de l’intérêt du concept et de les aider à s’approprier la démarche. Par ailleurs, les grandes entreprises sont parfaitement capables de se débrouiller quasiment toutes seules. Le problème se situe plutôt au niveau des petites et moyennes entreprises. C’est pour elles que le ministère de l’Intérieur, l’Agence pour la diffusion de l’information technologique (Adit), les Agences régionales d’information stratégique et technologique (Arist), l’Association française pour le développement de l’intelligence économique (Afdie) et notre équipe sont en train de mettre en place un concept d’intelligence territoriale dans huit régions tests. Dans un premier temps, il permettra d’apporter une information présélectionnée à ceux qui en ont besoin et instaurera des processus de formation aux outils. Tout en faisant la démonstration de l’intérêt de la méthode par une application sur des pôles de compétences régionaux.

Biographie

Alain Juillet, 61 ans.

Formation : diplôme du Centre de perfectionnement des affaires (CPA) et de la Stanford Business School (Etats-Unis). Auditeur à l’Institut des hautes études de défense nationale (1987) et à l’Institut des hautes études de sécurité intérieure (1990).

Principales expériences :

1970 : directeur commercial de Ricard Espagne.

1981 : directeur du développement du groupe Pernod-Ricard.

1983 : directeur général des ventes de la société Ricard.

1986 : directeur général de Suchard-Tobler (Groupe Jacobs-Suchard).

1991 : directeur général de l’Union laitière normande (ULN).

1992 : directeur général de la Générale Ultra Frais (groupe Andros).

1998 : directeur général de France Champignons.

2001 : président de Marks & Spencer France.

2002 : directeur du renseignement de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE).

Décembre 2003 : nommé haut responsable en charge de l’intelligence économique auprès du Premier ministre.